Si tout ce qui change lentement s’explique par la vie, tout ce qui change vite s’explique par le feu. Le feu est l’ultra-vivant. Le feu est intime et il est universel. Il vit dans notre coeur. Il vit dans le ciel. Il monte des profondeurs de la substance et s’offre comme un amour. Il redescend dans la matière et se cache, latent, contenu comme la haine et la vengeance. Parmi tous les phénomènes, il est vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les deux valorisations contraires : le bien et le mal. Il brille au paradis. Il brûle en enfer.
Gaston Bachelard
La psychanalyse du feu

Depuis la création de ma pièce intitulée L’abc de l’eau, j’envisageais de poursuivre ces abécédaires littéraires avec les autres éléments. Il m’a fallu la mort d’un être cher pour débuter instantanément L’abc du feu qui couvait dans mon inconscient depuis longtemps. Feu* l’ami dont la passion pour la fumée l’avait prématurément métamorphosé en cendre.

Le premier livre élu et lu pour cet « abc du feu » fut La psychanalyse du feu de Gaston Bachelard. Après L’eau et les rêves présent dans L’abc de l’eau, je souhaitais inscrire à nouveau l’auteur de La flamme d’une chandelle dans mon futur inventaire. L’exemplaire de La psychanalyse du feu, acheté par correspondance, contenait des coupures de presse, des articles de journaux qui relataient la mort de Gaston Bachelard et lui rendaient hommage. Cet abécédaire était résolument placé sous le signe de la mort, de la mémoire et donc de la vie.

Tel le découvreur d’une caverne qui l’éclaire d’une torche de feu, Gaston Bachelard ouvrait la voie de mon inconscient, guidait mes pas. Choisir l’ultra-vivant et réaliser cette série dans un élan créateur à l’image d’une allumette qui s’enflamme aussi vite qu’elle s’éteint.

Rapidement, j’ai accumulé des livres par le fruit du hasard, de rencontres fortuites, de chemins empruntés… Les ouvrages se présentaient sur ma route comme s’ils m’y attendaient. Simultanément des mots s’imposaient dans mon esprit. À l’image d’une patiente étendue sur un divan d’analyste, je les invitais à cohabiter dans mes pensées.

Si je m’étais amusée à décliner les variétés de l’eau et les représenter en eau-forte, je n’avais guère envie cette fois, de dessiner des objets liés au feu : cheminée, incendie, explosion, bougie, allumettes ou encore de brûler des pages, d’intervenir dessus au fusain ou à la cendre…

Il se dit que l’encre de Chine était utilisée, autrefois, dans la médecine chinoise traditionnelle pour soulager la douleur des brûlures. Ainsi, l’ai-je choisie pour panser mes maux et graver en lettres de feu mes émotions et sentiments. Ces mots, je les ai dessinés en petits points rouges comme le point d’une cigarette dans la nuit… Celui d’un coeur qui bat.

« L’abc du feu » telle une ode à la vie.


*Feu(e) est l'aboutissement du latin populaire fatutus « qui a telle destinée », d'où « qui a accompli sa destinée », dérivé du classique fatum « destin ».

L’abc du feu

Encre de Chine sur pages de titre de livres.

Gaëlle Callac
L’abc du feu, 2022
© ADAGP, Paris, 2022
© 2022 Gaëlle Callac