J’entre dans la vie avec la loi d’en sortir. Je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres, après il faudra disparaître.
Jacques-Bénigne Bossuet
Sermon sur la mort et méditation sur la brièveté de la vie



Dix gravures composent cette série de tissages gravés en eau-forte. « Sonnets à Orphée » de Rainer Maria Rilke sont dédiés à Vera, une amie de la fille du poète, décédée dans sa jeunesse. J’en ai élu quelques uns.

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Sonnets à Orphée
Rainer Maria Rilke

VII

Fleurs, en définitive apparentées aux mains qui les ordonnent,
(mains de jeune fille de jadis et d’aujourd’hui),
qui souvent, sur la table de jardin, d’un bord à l’autre
gisiez, épuisées et doucement blessées,

attendant l’eau, qui une fois encore vous reprendrait
à la mort commencée -, et maintenant
soulevées de nouveau entre les pôles rayonnants
de doigts sensibles, qui pour saluer

sont encore plus puissants que vous ne le pressentiez, ô vous, légères,
quand vous vous retrouvées dans le vase,
vous rafraîchissant lentement et exhalant la chaleur des jeunes filles

comme une confession, comme des péchés troubles et accablants
dont fut coupable la cueillette, rapport
nouveau avec elles, dont la floraison veut s’unir à la vôtre.


~
V

Muscle de fleur, qui à l’anémone
ouvre peu à peu les matins des prairies,
jusqu'à ce qu’en son sein la polyphone
lumière des cieux sonores se déverse,

muscle de l’accueil infini
tendu dans la silencieuse fleur-étoile,
parfois tant accablé d’abondance,
que le signal du repos qu’est le déclin du soleil

peut à peine ramener à toi les bords de tes
pétales largement repliés en arrière :
toi, résolution et vigueur de tant de mondes !

Nous, les violents, nous durons plus longtemps.
Mais quand, dans laquelle de toutes les vies,
sommes-nous des êtres qui s’ouvrent pour accueillir ?


~
XIX

Le monde peut bien rapidement se transformer
comme des formes nuageuses,
toute chose achevée retombe
au sein des choses antiques.

Au-dessus du changement et du mouvement,
plus vaste et plus libre,
dure encore ton prélude,
Dieu qui porte la lyre.

Ni les souffrances ne sont connues,
ni l’amour n’est appris,
ni ce qui dans la mort nous éloigne
n’est dévoilé.

Seul, le chant au-dessus de la terre
sanctifie et glorifie.



Sonnets à Orphée

Eaux-fortes sur tissages de papier de Ilann Vogt.
22 x 22 cm


© Gaëlle Callac & Ilann Vogt
Sonnets à Orphée, 2024
© ADAGP, Paris, 2024
© 2024 Gaëlle Callac